JO 2018 : des Jeux sur fond de paix

JO 2018 : des Jeux sur fond de paix

Les 23e Jeux d’hiver ont pris fin dimanche après seize jours de compétition et des mois de tractations diplomatiques. Nombreux ont été les moments symboliques de cette quinzaine.

Il faut toujours prendre avec un peu de recul les mots du président du Comité international olympique (CIO) lors des cérémonies de clôture des Jeux. Ne serait-ce que pour cette phrase que Thomas Bach prononçait il y a quatre ans, à Sotchi : « La Russie a livré tout ce qu’elle avait promis. » Et ce pendant que des agents du FSB ouvraient les échantillons antidopage des athlètes russes pour y verser de l’urine sans trace de produits dopants, et les remettre à leur place dans le laboratoire antidopage des Jeux olympiques (JO). Comment, pourtant, démentir l’ancien escrimeur aux joues rondes et aux façons sévères lorsqu’il déclare, dans le stade éphémère de Pyeongchang : « Vous avez montré comment le sport pouvait rapprocher les gens, dans un monde si fragile. Vous avez montré comment le sport pouvait construire des ponts. »

Les Jeux n’eurent jamais l’apolitisme que voulait leur conférer le baron Pierre de Coubertin mais il faut remonter au boycottage soviétique de ceux de Los Angeles, en 1984, pour trouver trace d’une imbrication aussi forte entre sport et diplomatie. La présence en Corée du Sud d’athlètes, pom-pom girls et dirigeants du Nord invités aux frais de Séoul et défilant sous la même bannière que leurs voisins restera comme le marqueur de ces Jeux, au-delà des performances athlétiques et artistiques.

Ce fut assez pour que le CIO se rengorge de JO réussis et que la présidente américaine de sa commission des athlètes, Angela Ruggiero, suggère que le prix Nobel de la Paix soit remis à l’équipe féminine de hockey de Corée unifiée. Une suggestion que Thomas Bach a accueillie avec un sourire dont on ne savait s’il exprimait l’amusement ou la satisfaction, dimanche. Il n’a pas, en tout cas, trouvé l’idée ridicule : « Nous ne faisons que notre travail. Nous essayons de faire infuser l’esprit olympique dans la péninsule coréenne. »

Des bénévoles ont été incités à aller remplir, en tenue civile, les tribunes dégarnies

L’équipe commune de hockey, montée à la hâte, fut d’abord dénoncée par une partie de l’opinion au Sud, moquée pour ses résultats catastrophiques, puis soudainement célébrée lorsqu’elle marqua un but à l’ancienne puissance colonisatrice, le Japon. « Nous sommes un », ont alors scandé les spectateurs sud-coréens, à l’unisson des supportrices nord-coréennes. Aussi dérangeantes soient-elles, particulièrement aux yeux des citoyens du Sud, les images des chants chorégraphiés de « l’armée (rouge) des beautés » et celles de la sœur du dictateur Kim Jong-un assise derrière le vice-président américain Mike Pence ont frappé les esprits.

Les mêmes scènes, que n’auraient pu susciter les canaux diplomatiques habituels, se sont produites durant la cérémonie de clôture. Deux jours après que son père a annoncé de nouvelles sanctions inédites visant à isoler davantage le régime de Pyongyang, Ivanka Trump assistait aux chorégraphies futuristes tout près de dirigeants nord-coréens. Le président sud-coréen Moon Jae-in accueillait avec les honneurs le général Kim Yong-chol, à la tête de la délégation du Nord, quoique placé sur une liste noire par Séoul pour son rôle supposé dans le naufrage meurtrier d’un navire sud-coréen en 2010. Le président sud-coréen, soucieux de faire de ces Jeux jusqu’au bout ceux « de la paix », a encaissé sans broncher la provocation du Nord et les manifestations à Séoul.

Ivanka Trump, la fille du président américain (au centre) assiste à la cérémonie de clôture des Jeux en compagnie du président de la Corée du Sud, Moon Jae-in (à gzuche)

Thomas Bach et Moon Jae-in sont chacun officiellement invités à Pyongyang et dans un communiqué diffusé dimanche, Séoul a annoncé que la Corée du Nord avait « l’intention de reprendre les négociations avec les Etats-Unis ». La Corée du Sud sort renforcée de Jeux olympiques globalement réussis, les premiers d’une série de trois en Asie avant Tokyo 2020 et Pékin 2022. Leur organisation était une gageure, dans la région la plus déshéritée d’un pays sans culture des sports d’hiver. Jusqu’à leur ouverture, les JO étaient associés en Corée du Sud au scandale ayant mené à la destitution, il y a un an, de la présidente Park Geun-hye. Les billets pour les épreuves, d’un coût élevé, ne s’arrachaient pas, en raison de la piètre communication du comité d’organisation et des craintes sécuritaires. Le décalage horaire, les Etats-Unis et l’Europe, menaçait de les faire tomber dans l’anonymat. Le coup de projecteur offert par le réchauffement diplomatique coréen a renversé une situation fort mal engagée.

Sabre laser

La Corée du Sud a mis du temps à se passionner pour ses Jeux. Bien sûr, il y avait foule au short-track et au patinage de vitesse. Mais la première semaine fut marquée par des affluences très pauvres dans tous les sports de neige, les tribunes, déjà réduites par rapport aux standards habituels, étant souvent occupées par des proches des athlètes européens en lice.

Certains sportifs s’en sont émus, comme le skieur Autrichien Marcel Hirscher, enfin titré aux Jeux olympiques, et plutôt deux fois qu’une. Et c’est avec un sourire amusé que les journalistes entendaient les interprètes traduire les chiffres de vente de billets donnés chaque jour par le porte-parole du comité d’organisation : ceux-ci tournaient invariablement autour de 90 % et l’on apprit dimanche que les ventes avaient officiellement dépassé, de peu, l’objectif d’un million de billets que s’étaient fixé les organisateurs. C’est pourtant sans doute à des bénévoles, incités à aller remplir, en tenue civile, les rangs dégarnis, que l’on dût la métamorphose des tribunes du biathlon, du ski alpin ou du saut à skis, après une petite semaine de compétitions.

Le maire de Pékin, dont la ville accueillera les procahins Jeux d’hiver, accueillera les prochains Jeux olympiques d’hiver en 2022.

Sur cette question, le comité local d’organisation n’a pas fait mieux que son prédécesseur brésilien, confronté à Rio en 2016 au même défi : attirer des locaux devant des sports qu’ils ne connaissaient pas et en l’absence d’un nombre suffisant de visiteurs étrangers, rebutés par la situation locale ou par le coût du séjour. L’ambiance, pourtant, n’avait rien à voir avec celle des Jeux brésiliens désenchantés, où le gâchis olympique, l’absence d’élan et la crainte sécuritaire étaient trop voyants pour profiter du spectacle sportif sans arrière-pensée.

Le dopage a une fois de plus été un arrière-fond préoccupant des compétitions

A Pyeongchang, pas un militaire n’était en vue et le seul semblant d’arme aperçu aux mains des policiers était un bâton lumineux aux airs de sabre laser, utilisé pour guider les spectateurs dans la nuit. Vingt ans après l’organisation des Jeux de Séoul dans un pays sortant seulement de la dictature militaire et vivant dans l’angoisse d’un attentat nord-coréen, ceux de Pyeongchang furent ceux d’une Corée du Sud fière de son avance technologique et de sa culture pop, mise à l’honneur durant la cérémonie de clôture.

Il fallait se rendre à Gangneung, ville construite de manière anarchique sur la Côte ouest, pour apercevoir la ferveur sud-coréenne, dans les deux stades réservés au patinage de vitesse. Là, où l’hôte a conquis 13 de ses 17 médailles en dépassant largement les prédictions, l’exaltation patriotique s’exprimait par des cris stridents à la première lame posée sur la glace par un patineur à la combinaison bleu ciel. Au skeleton, le casse-cou au masque d’Iron Man, Yun Sung-bin, a acquis un statut de gloire nationale en devenant le premier Sud-Coréen vainqueur aux Jeux d’hiver ailleurs que sur une patinoire. Et la « Team Kim », du nom de toutes ses joueuses, a rendu le pays soudainement dingue de curling.

Là où Usain Bolt et Michael Phelps ont écrasé, entre 2008 et 2016, les Jeux d’été par leur envergure et leur palmarès, les Jeux d’hiver n’ont pas désigné de star universelle. Faut-il préférer l’accumulation de titres par Johannes Klæbo et Martin Fourcade, la polyvalence décontractée de la skieuse et snowboardeuse Ester Ledecka, la longévité de la fondeuse Marit Björgen, ou la grâce athlétique de la patineuse de 15 ans Alina Zagitova et de son confrère Yuzuru Hanyu ? Peut-être le Tongien Pita Taufatofua, défilant torse nu dans le froid polaire de la cérémonie d’ouverture avant de finir courageusement son 15 kilomètres de ski de fond, comme des dizaines d’autres ressortissants de pays où il ne neige jamais, aura-t-il connu, paradoxalement, une médiatisation plus large que tous ces champions.

Baiser et « ragots »

Les débats sociétaux s’invitèrent aussi à Pyeongchang. Le Canadien Eric Radford, sacré en patinage artistique par équipes, est le premier homme ouvertement homosexuel champion olympique. Le baiser du skieur acrobatique Gus Kenworthy à son petit ami, devant les caméras, fut l’un des moments les plus médiatisés de ces Jeux olympiques. Et, en écho au mouvement #metoo, l’emploi du mot « ragots » par la star du half-pipe Shaun White, pour qualifier des accusations d’agression sexuelle dont il avait fait l’objet, a éclipsé dans son pays son troisième titre olympique. Reste un dernier invité permanent des Jeux olympiques, surtout lorsqu’ils se déroulent en Corée du Sud. Le dopage a une fois de plus été un arrière-fond préoccupant des compétitions, en la présence d’athlètes russes en compétition sous une bannière tout sauf neutre.

Un deuxième contrôle positif d’athlète russe, à l’avant-veille de la cérémonie de clôture, a mis à mal le projet du CIO d’autoriser le drapeau rouge-blanc-bleu. Mais la suspension du comité olympique russe devrait être levée dès cette semaine. En dépit des menaces sur la vie du lanceur d’alerte Grigori Rodchenkov, réfugié aux Etats-Unis, de la cyberattaque menée de Russie – selon les services secrets américains – contre les systèmes informatiques de Pyeongchang 2018, et de l’absence de reconnaissance du programme de dopage organisé par les officiels russes. Le CIO souhaite « tirer un trait » sur cette histoire qui a pollué ses trois derniers Jeux olympiques et démontré la faiblesse du système antidopage mondial. L’urgence était à la réconciliation avec Vladimir Poutine, le chef d’Etat le plus impliqué dans le sport mondial et qui accueillera cet été la Coupe du monde de football.

 

LE MONDE | Par Clément Guillou (Envoyé spécial à Pyeongchang, Corée du Sud)

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